La Main à la pâte (à PISA)

Le Monde du 4 Décembre revient sur les piètres performances des enfants français aux tests PISA. David du blog à la source détaille un peu les résultats du test, et c’est aussi l’occasion pour moi de vous parler d’une opération qui me tient à coeur : La Main à la pâte.

Cela fait un petit bout de temps que l’on constate une desaffection des étudiants pour les sciences. L’un des raisons généralement invoquée est que, comme la plupart des matières, la science en France est traditionnellement enseignée de manière très « verticale », comme un corpus de connaissance acquises et fixées une fois pour toute. Autrement dit, il n’y a guère de véritable initiation à la démarche expérimentale; par ailleurs, on a rarement l’intuition des mouvements de la science à l’école. Les sciences ne sont guère « sexy ».
Inquiet face à ce constat, Georges Charpak, profitant de la notoriété de son prix Nobel, lance en 1996 l’opération « La main à la pâte ». Ce projet est en fait une adaptation d’un programme lancé à Chicago par Leon Lederman (autre prix Nobel) appelé « Hands-On ». L’opération s’est assez vite développée, notamment sous l’impulsion de l’Académie des Sciences, de grands scientifiques comme Yves Quéré et Pierre Léna, et de certains ministres comme Claude Allègre qui a souhaité généraliser au plus vite « La Main à la pâte » en Seine St Denis.

Le principe est simple : rendre la science attractive en incitant les enfants à construire une démarche expérimentale. Les enfants mettent « la main à la pâte » : face un problème scientifique, ils doivent proposer des idées, des démarches, les tester en faisant des expériences, tout en apprenant à travailler en petit groupe et à tenir un cahier d’expérience tout au long de l’année répertoriant leurs progrès.

Bien sûr, les enfants ne sont pas livrés à eux-mêmes dans cet exercice. Ils sont d’abord encadrés par l’instituteur, qui peut disposer de fiches pratiques pour mener ces séances de science – voir par exemple une fiche « Qu’est devenue l’eau des flaques dans la cour ?« . L’Institut National de Recherche Pédagogique coordonne l’opération au niveau national, abritant notamment le site de l’association. Par ailleurs s’est mis en place un partenariat avec plusieurs Grandes Ecoles. Les professeurs des écoles n’ayant en général pas de formation scientifique spécialisée, des étudiants d’écoles d’ingénieur proposent leur aide et interviennent même parfois lors de séance en classe.

J’ai moi-même fait partie de ces étudiants intervenant en classe, et j’en garde un souvenir assez enthousiaste (mais un peu ténu, cela fait quasiment dix ans, quel vieux schnock ;( !). A l’époque, l’opération commençait à peine, et ce n’était pas toujours évident pour tout le monde (en tous cas pour les enseignants et moi). Ces pédagogies un peu plus actives suscitaient (parfois) de l’enthousiasme de la part des professeurs des écoles mais aussi une certaine appréhension. Comment « tenir » sa classe ? Et puis, bien souvent les enfants posaient des questions auxquelles l’instituteur (et parfois même l’accompagnateur scientifique…) ne savaient pas répondre. Il est assez difficile de dire à un enfant « je ne sais pas » ! Cela pouvait donc être assez stressant pour les adultes… Côté enfant, en général, c’était la joie et l’enthousiasme, mais surtout une occasion d’apprendre en se confrontant au réel, en proposant et réalisant des expériences. En faisant des expériences, la « pensée magique » recule, et l’élève apprend à raisonner. L’enfant apprend aussi à travailler en groupe, à discuter avec ses camarades, à tenir proprement son cahier d’expérience qui est un outil crucial pour la démarche. Un autre aspect est que dans ce cadre l’enfant a « droit à l’erreur » : on peut se tromper, l’important est de comprendre ses erreurs et des les corriger, une bizarrerie dans le système français.

Évidemment, force est de constater que cette démarche ne rentre pas vraiment dans le mouvement actuel de retour à la « pédagogie traditionnelle ». Pourtant, le cours de science traditionnel n’est probablement pas adapté au plus grand nombre même s’il a fait ses preuves pour une certaine élite. Nul ne conteste que le monde d’aujourd’hui laisse une part de plus en plus grande à la science : comment faire en sorte que le plus grand nombre ait les cartes en main pour comprendre ce monde ? Je crois que la force de « La main à la pâte », c’est de permettre à l’enfant d’apprendre à raisonner, à se questionner face à un problème d’ordre scientifique. Plus qu’une éducation à la science, c’est l’apprentissage d’une démarche et d’une méthode. Du coup, je pense que « la main à la pâte » peut-être potentiellement très structurant. Certains me diront que l’enfant est une feuille vierge qui ne peut apprendre par lui-même. Je les invite à aller dans des petites classes avec des piles et des ampoules pour voir à quel point les enfants comprennent vite les choses, arrivent à faire des observations pertinentes et posent des questions pas forcément très facile (« Maîtresse, pourquoi l’ampoule elle chauffe quand elle est allumée ? »).

Il est probablement trop tôt pour tirer un bilan de cette opération. De plus en plus de classes rentrent dans un programme « Main à la pâte » , mais la proportion semble encore relativement faible (d’après le site web de l’opération, seuls les « centres pilotes » mènent l’opération avec des pourcentages importants d’enseignants). De plus, « la Main à la pâte » s’arrête toujours aux portes du collège. Les premiers enfants « Main à la pâte » vont bientôt rentrer à l’université; il serait intéressant de connaître leur opinion rétrospective sur cette opération et savoir comment elle a modelé leur rapport à la science.

7 réflexions au sujet de « La Main à la pâte (à PISA) »

  1. C’est effectivement une experience fantastique.

    Mais attention au constat de depart : la desaffection des etudiants pour les sciences cache en fait une desaffection generale pour les fillieres non-professionelles (i.e. hors UIT, prepa, etc) et une baisse demographique des effectifs dans l’universite.
    Voir « Les impasses de la démocratisation scolaire – Sur une prétendue crise des vocations scientifiques » de Bernard Convert

  2. Pour l’avoir également pratiquée je pense que cette démarche a quand même des limites. D’abord beaucoup de phénomènes facilement observables ont des explications peu abordables (tension de surface, frottements et tribologie, magnétisme tant prisé des enseignants du primaire, phases de la lune…). Il me semble que l’impression qui reste est que la science c’est bien compliqué… (qu’on ne sait finalement pas grand chose, que tout est relatif…)

    Ensuite on en reste a l’idée naïve qu’un chercheur, c’est quelqu’un qui observe, fait des manips, etc. Or je pense que ce qui caractérise un chercheur (qui passe en effet une proportion importante à lire des articles, écouter des séminaires, assister à des workshops..) et ce qui rend la science sans doute de plus en difficile d’accès c’est qu’il faut en fait avoir emmagasiné soi même énormément de connaissances pour être capable de concevoir et de d’interpréter la moindre expérience. Quand on lit la biographie de Charpak on découvre ainsi que c’est quelqu’un qui a été très frustré de ne pouvoir suivre ses études normalement à cause de la guerre et qui a rattrappé ses lacunes avec acharnement en suivant un maximum de cours ensuite.

    Ce qui éloigne les jeunes des études scientifiques, ce sont bien sûr des cursus très lourds qui demandent énormément de travail (ce qui implique notamment une quasi-impossibilité de subvenir à ses besoins en parallèle comme le font maintenant une forte proportion d’étudiants). Mais c’est aussi peut être l’espèce de peur de l’abstraction qui règne dans l’enseignement primaire, par exemple dans l’apprentissage de la numération et des bases de la géométrie. C’est frappant en géométrie où on demande systématiquement de mesurer, coller, découper, tracer une jolie figure (au grand désarroi de l’élève maladroit qui sera à coup sûr totalement dégoûté) et où il sera ensuite très difficile à la fin du collège de convaincre de la nécessité d’une démonstration.

  3. La méthode a-t-elle été évaluée? A-ton mené une étude sérieuse sur les progrès des enfants en appliquant « la main à la pâte »?
    Je dit cela étant donné que lorsque des pédagogies innovantes et très séduisantes sur le papier ont été testées(principalement dans les pays anglo-saxon) les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances, ou de l’enthousiasme de ceux qui les pratiquaient.

  4. Merci pour vos commentaires

    @ blop : d’accord pour le constat de desaffection pour les filières non professionalisantes. Mais je pense qu’il y a un problème culturel plus global qui pousse les étudiants dans cette voie : c’est l’idée très française que le diplôme sanctionne des connaissances et non pas la capacité à les acquérir.

    @ AubeMort : pour le premier point, je pense que c’est le rôle de l’enseignant de guider les enfants vers ce qui est abordable. Cela dit, je serais moins négatif que vous sur l’observation du magnétisme par exemple : Einstein racontait par exemple que l’une des expériences déterminantes de son enfance était l’observation d’une boussole, qui l’a motivée à entreprendre des études scientifiques.
    Sinon, je ne crois pas que le but soit vraiment d’imiter les chercheurs; c’est plus une façon d’éveiller la curiosité naturelle des enfants en rendant la science plus vivante.
    Pour lutter contre la peur de l’abstraction scientifique,il me semble que LAMAP n’est justement pas une si mauvaise idée, non ?
    @ Beurk : je me pose la même question que vous en fait. Je ne crois pas qu’il y ait eu une quelconque évaluation; c’est pour cela que je serais intéressé d’avoir l’opinion face à la science d’enfants ayant pratiqué LAMAP étant maintenant l’université, mais il est probablement encore un peu tôt.

  5. Quelques éléments pour répondre à beurk et à Tom (tirés de Charpak et al., 2006 donc tout sauf critiques) :
    - en 2002, les nouveaux programmes de l’école primaire ont recommandé la démarche d’investigation
    - LAMAP continue d’avancer et d’innover sur les questions de la formation des maîtres, l’apprentissage de la langue, l’accompagnement, le matériel etc.
    - puisque de plus en plus d’enfants ayant reçu cet « enseignement rénové » entrent désormais au collège, LAMAP a avancé un certain nombre de réflexions et de propositions sur l’enseignement de la science et de la technologie au collège, à la suite d’un travail préparatoire conduit en 2004 à l’Académie des sciences (cf. son site web)

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