Classement du Times

Le « Times Higher Education » vient de publier son dernier classement des universités. Un classement et des commentaires qui, selon moi, ont enfin du sens. Classement en PDF

D’abord un petit mot sur la méthodologie. Ce classement utilise un indicateur composite, basé sur des données quantitatives objectives (nombre de citations par permanent, …) mais aussi des données plus subjectives (« peer-review » de chercheurs, avis de recruteurs sur les étudiants). On a donc un indicateur mixte, moyenné. De plus, THE s’est aperçu dans les années passées qu’il pouvait y avoir des biais dans les classements causés par des événements rares (un peu comme ce que décrivait Celui pour le bond de Paris XI dans le classement de Shanghai dû à la médaille Fields de Werner). Ils ont donc mis au point une méthode pour « lisser » ces effets rares.

Comme dans la plupart des classements, les grandes universités américaines et anglaises trustent les premières places. L’Editorial analyse les raisons de ce succès :

Although heavily dependent on state funding, they are independent of governments. And, in many cases, they are far from being ivory towers. Instead, they are active in generating new technology and ideas across a wide range of subject areas and are closely integrated into the economies and societies of which they form part.

Their success at generating new knowledge and producing highly employable graduates — in the US especially — has made them rich from alumni donations, research grants and spin-off companies. Harvard University, which this year is top for the fourth time, is the world’s richest by some distance, outspending the research budgets of many countries.

Voici donc le cocktail qui marche : grosse injection de fonds publics, indépendance des pouvoirs en place, variété disciplinaire, interconnexion avec la société, étudiants/personnels compétents, forte recherche in situ. Chacun peut s’amuser à évaluer les réformes actuelles en France à la lumière de ces critères : ma crainte principale est qu’on donne certes l’autonomie aux Universités d’un côté, mais que de l’autre le contrôle de l’Etat sur la recherche et ses directions se renforce, qu’on entre dans une logique utilitariste.

Quid des universités françaises ? A leurs justes places à mon avis. L’ENS est première université française (26ième), première université d’Europe continentale, l’X est 28ième (donc deuxième université d’Europe hors UK), suivent plus loin l’ENS Lyon, Paris VI, Strasbourg I. Notons toutefois que l’Europe dans son ensemble fait globalement mieux que le reste du monde : 86 universités dans le top 200 contre 71 pour toute l’Amérique du Nord par exemple.

Parlons un peu de recherche européenne, spécifiquement en sciences « naturelles »:

But there is no room for British triumphalism. The large amount of research funding that goes into a small number of UK universities appears, on the evidence of this table, to buy top performance for a few universities, but is less good at building strength in depth. The US has 24 universities in this top 50, but the UK manages only three, putting it level with France and Canada, behind Australia.

France and Germany’s relatively modest showing in this table is often attributed to the fact that many of their scientists work in state labs, not universities. This argument is strengthened by this year’s Nobel prize awards. The prize for physics was shared by Albert Fert, who works partly for the company Thales and partly at Université Paris-Sud, and Peter Grünberg, who works in the Jülich research centre in Germany. The prize for chemistry went to Gerhard Erlt, who is based at the Max-Planck Society, the biggest German research institution. However, we are ranking universities, not countries.

Un des commentaires les plus intéressants que j’ai lus : la Grande Bretagne injecte énormément de fonds en science dans certaines universités au détriment des autres. Il n’y a donc pas cette recherche massive telle qu’on peut la voir aux Etats-Unis par exemple, et sur les universités du top 50, la Grande-Bretagne est au niveau du Canada et de la France. De plus, c’est tout à l’honneur de Times de souligner que ces classements avantagent les universités anglo-saxonnes par construction, vu que la recherche scientifique est faite uniquement au sein de ces universités, contrairement aux autres pays européens (notamment donc par rapport à la France et l’Allemagne qui ont respectivement le CNRS et le Max Planck). Notons d’ailleurs que la France souffre d’une deuxième dichotomie : non seulement une bonne partie de la recherche se fait hors université, mais le système de formation lui-même est divisé en deux entre Prépa/Grandes Ecoles et universités. Les meilleures « universités » françaises sont en fait des Grandes Ecoles.

Toujours sur ce classement spécifiquement scientifique, on voit que l’ENS est 20ième, l’X et Paris VI respectivement 31ième et 32ième. En fait, en comparant avec les autres pays dans ces classements plus ciblés, on s’aperçoit de ce qui coince : les universités françaises sont trop petites ou trop spécialisées. Harvard, Cambridge et autres grosses universités sont présentes dans quasiment tous les classements (sciences dures, mais aussi ingéniérie, sciences sociales, humanités). L’ENS est la plus complète (présente à la fois dans sciences et humanités, très bien classée dans les citations par nombre de permanents), l’X s’en tire à la fois en sciences et technologies, et puis pour le reste… La Sorbonne, Strasbourg I, Sciences-Po, Paris VI apparaissent dans certains sous-classements, mais c’est tout. C’est aussi à mon avis l’un des problèmes actuels : les universités françaises doivent investir dans ces domaines encore dévalorisés en France par rapport aux vraies sciences dures, et doivent pour cela probablement grossir, sur tous les plans (financiers mais aussi humains – nombre de permanents et d’étudiants). Je ne suis pas sûr qu’avec la réforme actuelle, on en prenne le chemin.

7 réflexions au sujet de « Classement du Times »

  1. Tom Roud,
    1. Je ne comprends pas pourquoi tu insistes sur la taille des Universités francaises qui serait insuffisante, alors que les deux premières, l’X et lENS, sont justement les plus petites.
    2. D’autre part, que veux-tu dire par « ma crainte principale est qu’on donne certes l’autonomie aux Universités d’un côté, mais que de l’autre le contrôle de l’Etat sur la recherche et ses directions se renforce, qu’on entre dans une logique utilitariste. » Y a-t-il un lien entre ces deux éléments? Le second est il une conséquence du premier? Faudrait-il se méfier de l’autonomie au pretexte que l’Etat renforcerait son contrôle?

  2. @ Wavrill :
    Je sens les reproches ;(
    1 : c’est vrai que l’X et l’ENS sont petites et sont relativement bien classées, mais on parle de rivaliser dans les classements avec Harvard et Cie non ? Et pour cela, il faut en particulier être encore plus pluridisciplinaire, avoir des centres de recherche beaucoup plus gros, etc … Ce que je veux dire, c’est qu’on ne doit pas se contenter de renforcer nos points forts : il faut développer aussi nos points plus faibles (i.e. tout sauf maths et physique en gros). Et pour atteindre la masse critique permettant d’attirer bon chercheur et étudiants, il faut grossir « la base ».
    Je connais bien les deux écoles : la taille et les moyens des labos n’ont rien à voir avec ceux des universités américaines; pour l’X, la recherche est trop coupée des undergrads – c’est d’ailleurs assez symptomatique que les titres honorifiques de « polytechniciens » et « normaliens » ne soient pas donnés aux étudiants en thèse, que ceux-ci ne soient pas présents dans les annuaires respectifs des anciens élèves des deux écoles, etc …
    2. Je voulais soulever une contradiction : on donne l’autonomie aux universités, mais on rend les financements de recherche beaucoup plus dépendants de l’Etat via l’ANR, c’est tout. Si une université décide de se lancer dans une recherche n’étant pas dans les critères définis par l’ANR, elle ne pourra peut-être pas du coup compter sur l’Etat. En recherche, il faut être en avance, anticiper sur ce qui sera à la mode demain, pas faire ce qui est à la mode aujourd’hui, et l’Etat aura toujours un train de retard pour cela.
    Pour la logique utilitariste, je ne fais qu’écouter les discours de notre Président qui ne veut plus que qui que ce soit étudie le français médiéval par exemple.

  3. « Je connais bien les deux écoles : la taille et les moyens des labos n’ont rien à voir avec ceux des universités américaines; pour l’X, la recherche est trop coupée des undergrads – »

    Malheureusement, je crains que ca n’ait pas grand chose a voir avec la taille. C’est le trait de toute ecole d’ingenieur (ou disons de l’ecrasante majorite d’entre elles).

  4. Tom,
    Je ne comprends toujours pas ton raisonnement sur la taille des institutions. L’X et l’ENS ne sont peut être pas des foudres en recherche, mais si elles arrivent aux premières places en France, c’est bien que le critère taille n’est pas le plus déterminant, non? Quant à développer les points faibles, ça peut se faire aussi dans une petite fac. Regarde Cold Spring Harbor Lab. Le centre de recherche le plus prolifique par tête. Et pourtant minuscule.

  5. @ Wavrill : Oui, mais est-ce que Cold Spring Harbor fait de la physique, des mathématiques ? L’ENS est peut-etre la meilleure universite du monde en Maths, ayant donné toutes les medailles Fields françaises, mais pour gagner en visibilité dans ces classements, il faut qu’elle se développe et s’améliore dans les autres disciplines, non ? Autrement dit, la taille ne compte que dans la mesure où elle est directement corrélée à la variété des recherches, mais on peut certainement être petit et spécialisé installé dans une niche . J’ajoute quand même qu’à l’heure où tout le monde s’accorde à dire que le multidisciplinaire est l’avenir, on est d’autant mieux armé qu’on a de disciplines fortes au départ. Je ne suis pas sûr que Cold Spring Harbor s’en sortira bien en systems biology.

    Cela dépend aussi du but poursuivi, je te l’accorde; simplement je crois savoir que les grandes écoles françaises souhaitent réellement améliorer leur place dans ces classements et s’ouvrir a l’international.

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