CNRS : vers une coquille vide

Cela bouge pas mal en ce moment dans le milieu de la recherche française. Je relaie les craintes exprimées ici et là.

Le dernier épisode en date est la publication d’une lettre d’Yves Langevin, président de la Conférence des présidents du Comité national.

Cette lettre exprime trois préoccupations, tirées d’événements récents – notamment de la lettre de mission envoyée par le Président de la République à Valérie Pécresse :

Le nouveau paysage de la recherche tel qu’il se dessine s’oppose de front à l’ensemble des principes défendus par le Comité national :
– disparition de toute notion de collégialité et de représentativité dans l’évaluation avec l’AERES
– remise en cause de la logique « opérateurs de recherche – unités – équipes » au profit d’une relation directe entre les porteurs de projet et agences de moyens (avec une position dominante de l’ANR), alors que le financement sur projet ne devrait avoir qu’un rôle complémentaire. Les premières victimes : la pluridisciplinarité et la prise de risques, principaux vecteurs d’émergence de nouvelles thématiques et plus généralement l’objectif de progression des connaissances dans tous les domaines
– dirigisme en terme de dotations via une ANR sous le contrôle étroit du gouvernement, sans équivalent dans les autres pays développés. Il est important de noter que les deuxième et troisième points concernent tout autant les universités que les EPST, le pilotage de la politique de recherche par le gouvernement sur des bases sociétales ne leur laissant qu’une autonomie de façade (sauf bien entendu pour les charges).

Traduction :

  • l’AERES est la nouvelle agence d’évaluation de la recherche, créée l’an dernier. On lui reproche son caractère « usine à gaz » et surtout non représentatif : il s’agit essentiellement d’experts nommés. D’où la crainte de dérives.
  • L’ANR est la nouvelle Agence chargée de distribuer les moyens aux équipes. La crainte est que la recherche ne marche plus que sur des « projets », nécessairement à court terme, de préférence en partenariat avec des industriels et purement utilitaristes. Première victime : la prise de risque. Pour une raison assez bête : si votre premier projet de 5 ans ne marche pas, pourquoi vous donnerait-on de l’argent pour le suivant ? Du coup, et on le voit tous les jours aux Etats-Unis, les gens préfèrent se concentrer sur des choses plus abordables – voire déjà faites !-, mais moins profondes (pour assurer un taux de publication constant). C’est un peu idiot, mais en général c’est difficile de vraiment innover, en revanche c’est plus facile de faire semblant. Deuxième victime : la recherche fondamentale. En tant que pur théoricien, je ne crois pas au discours recherche fondamentale = recherche appliquée. Regardons Albert Fert, notre récent prix Nobel : évidemment qu’il ne s’est pas réveillé un matin en se disant « je vais faire des têtes de lecture plus efficaces pour disque dur ». Par contre, il s’est peut-être demandé plusieurs fois comment le spin influence la conduction des électrons. Et il a sûrement eu plus tard plein d’argent pour développer des matériaux multicouches hors de prix, mais sans aucune application pratique évidente. L’application technologique s’est imposée ensuite, mais bien après beaucoup de réflexion et de sueur. Par ailleurs, c’est bien gentil de vouloir développer les partenariats industriels, mais encore faudrait-il que les entreprises assument leur rôle et soient demandeuses.
  • Le troisième point est transparent : loin d’un système autonome, c’est bien à un contrôle quasi total du gouvernement sur la politique de la recherche qu’on risque d’assister -via les cordons de la bourse et l’agence d’évaluation. Pour le meilleur comme pour le pire.

Le CNRS est aussi menacé : n’évaluant plus, ne finançant plus, il devient simplement un cadre administratif qu’il sera d’autant plus facile de rayer de la carte.

A lire également :

  • synthèse et discussion récente des projets du gouvernement par Sauvons la Recherche. Un détail qui donne envie de s’investir dans la science : cette année encore, on ne fait que remplacer les départs en retraite, sans création de postes. J’aime bien aussi l’augmentation de sept euros par mois. Vive l’investissement dans le capital humain !
  • une critique d’un aspect de l’appel de la Fondation de la Recherche Médicale, sur le statut des libéralités payées aux doctorants. Je m’étais déjà fait enguirlander en commentaires d’un autre billet sur cet aspect : en gros, la FRM veut que l’Etat prenne en charge les charges sociales des chercheurs. Cela constitue de fait un recul par rapport au projet légitime de « statut » de chercheur – statut dans le sens le plus basique du terme, à savoir avoir un vrai contrat de travail en bonne et due forme avec une protection sociale standard.

Pour conclure, je rejoins aussi SLR : personnellement, je trouve la perspective de faire de la recherche en France de moins en moins attirante. Je déteste particulièrement ce côté dirigiste du pouvoir politique qui n’a aucune idée du fonctionnement de celle-ci, a des tas de préjugés sur la façon dont cela marche ailleurs, et pense très bien savoir comment la recherche doit fonctionner. Si on veut attirer ou retenir des chercheurs, il y a pourtant quelque chose d’évident à faire : leur demander leur avis. D’un point de vue plus cynique, il est d’autant plus important de bien cibler ses priorités, de faire les bons choix (et d’éviter d’insulter et de mépriser les chercheurs) que, pour le capital scientifique humain, aujourd’hui il n’y a plus de frontières.

Dernière minute (18 Octobre) :
Devant l’inquiétude des chercheurs, le CNRS diffuse en ce moment une lettre de sa directrice dont voici un extrait :

Dans l’attente d’une concertation avec le ministère de l’enseignement supérieur et de la
recherche, un climat d’incertitude s’est développé au sein des EPST, entraînant des prises de position ainsi que des articles de presse sur le sujet. A l’issue de l’entretien du 12 octobre 2007 entre la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et la présidente du CNRS, il est confirmé par la ministre que les chercheurs des EPST resteront les employés de leur organisme sous la pleine autorité de leur employeur, le directeur général de l’organisme.
Concernant le CNRS plus particulièrement, la réflexion stratégique de l’organisme se
poursuivra en concertation avec le ministère suivant un calendrier devant déboucher d’ici le printemps 2008. Nous continuerons à associer les instances et les personnels du CNRS à cette démarche.

Et oui, on en est au point où il faut démentir publiquement le transfert des chercheurs à l’université; c’est dire que la situation est tendue.

6 réflexions au sujet de « CNRS : vers une coquille vide »

  1. Les membres de « Sauvons la recherche » ne sont probablement pas des grands fans d’Ignacio Chapela mais il a récemment déclaré quelque chose qui leur ferait rudement plaisir : « Aux Etats-Unis, nous avons tout simplement perdu notre science, que nous avons troquée contre une simple capacité technique à produire des technologies brevetables. » La perspective est différente (il considère que l’alternative ne consiste pas à rendre aux scientifiques une autonomie qu’ils n’ont jamais eue mais à s’ouvrir à la société civile) mais le constat identique…

  2. voici la réaction de la confederation des jeunes chercheurs sur le manifeste de la FRM

    http://cjc.jeunes-chercheurs.org/divers/frm2007.php

    (j’espere que ce n’est pas moi l’enguirlandeuse!)

    TR : Ouh la, toutes mes excuses, j’espère n’avoir vexé personne; j’avais trouvé votre commentaire sur le sujet très pertinent et je m’étais trouvé moi même un peu naïf sur ce coup là, d’où mon « enguirlandé », dans le sens « remis les idées en place » ! Merci pour le lien.

  3. Elle est magnifique cette phrase de Chapela. Terrifiante, mais magnifique. Le concept de « perdre sa science » quand on devient un « moyen » vers une technologie, ca me semble plus que tout autre chose correspondre a la situation.

    Pour être un peu acide, je dirais que les membres les plus actifs de SLR ne sont certainement pas fan de Chapela. Ou plutôt qu’ils ne se sont jamais posé la question, puisque le fait d’être fans absolus et a temps complet d’eux même leur suffit amplement…

  4. et aujourd’hui on reçoit ça :

    « Précision de la part de la présidente et du directeur général du CNRS
    relative à leur déclaration au Conseil d’administration du CNRS du 18 octobre 2007
    La déclaration, prononcée au Conseil d’administration du CNRS du 18 octobre 2007
    et diffusée à l’ensemble des personnels du CNRS, répondait notamment à une montée
    d’inquiétude des chercheurs de l’établissement.
    Il apparaît que la diffusion de cette déclaration, qui ne faisait pas état des ingénieurs et
    des personnels techniques et administratifs du CNRS, a pu susciter, auprès de ces derniers,
    des interrogations. Une précision s’impose : à l’issue de l’entretien du 12 octobre 2007 entre
    la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et la présidente du CNRS, la
    confirmation de la ministre portait bien sur l’ensemble des personnels. Ce sont donc tous les
    personnels du CNRS qui resteront les employés de l’organisme sous la pleine autorité du
    directeur général. »

    Comme quoi la situation est *vraiment* tendue

  5. he tom, t’as lu ca ?
    http://www.lemensuel.net/Une-estimation-simple-et-gratuite.html

    et ca ?
    http://www.bruegel.org/Public/PublicationPage.php?ID=1174#4618
    (why reform Europe’s universities)

    et ca ?
    http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00172021/fr/

    je me suis laisse dire que ca pouvait t’interesser…
    (ainsi qu’Enro and co mais c’est pas la peine de laisser des commentaires partout !)

    autre question : pourquoi ne pas faire un document un peu plus construit sur la recherche (France / etranger, jeunes chercheurs, recrutement, universites, etc.) a partir de tes notes de blogs. Je suis pret a donner un coup de main. Je pense que la lettre de Duzenat a ouvert un debat sur le blog de Coulmont qu’il serait dommage de laisser retomber mais qui merite des reponses plus detaillees que les commentaires generalement postes…

  6. @ blop : merci pour les liens. Je suis un peu débordé en ce moment, j’ai besoin de réfléchir : je ne sais pas si j’ai tellement de choses de plus à dire que ce que disent déjà les associations de jeunes chercheurs. Le plus intéressant est peut-être le côté « vécu » et la comparaison avec le système américain; mais j’ai l’impression que les problèmes majeurs sont bien identifiés. Après, ce n’est pas de ma faute si notre gouvernement est à la fois sourd, aveugle et manchot : quand je lis certains commentaires sur les chercheurs sur certains blogs, je me dis que malheureusement vu le niveau de préjugés dans la population (y compris celle éduquée), on est très très mal barré.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *