Lecture : L'oeuf transparent et Jacques Testart

Comme vous avez pu le constater, je m’intéresse beaucoup ces derniers temps à l’éthique dans les sciences, suite notamment aux polémiques récentes sur les OGM. J’avoue être très candide dans la matière; pour parfaire mon éducation, j’ai récemment lu le livre de Jacques Testart, L’oeuf transparent, dont je vous propose aujourd’hui un petit résumé suivi de quelques réflexions.

L’oeuf transparent est un livre ancien, puisqu’il est paru pour la première fois il y a plus de 20 ans, en 1986. Jacques Testart est le « père » du premier bébé éprouvette français, et il retrace dans ce livre l’histoire de ses recherches dans le domaine de la fécondation in vitro. L’ensemble est très pédagogique, parsemé d’anecdotes parfois cocasses (sur le recueil des échantillons de gamètes masculins notamment). Pourtant, derrière la petite histoire scientifique pointe l’interrogation philosophique, motivée par la possibilité de connaître et d’éventuellement sélectionner les caractéristiques génétiques de l’enfant à naître avant l’implantation de l’embryon. Dès le préambule, Testart annonce tout de go qu’en ce qui le concerne, il préfère arrêter toute recherche dans ce sous-domaine (p33) :

Moi « chercheur en procréation assistée » j’ai décidé d’arrêter. Non pas la recherche pour mieux faire ce que nous faisons déjà, mais celle qui oeuvre à un changement radical de la personne humaine là où la médecine procéative rejoint la médecine prédictive.

La thèse du livre est qu’il y a un danger imminent car lorsqu’une innovation scientifique apparaît, elle se trouve systématiquement appliquée en dépit de ses conséquences éthiques ou morales. Testart prétend que ce qui devient possible scientifiquement finit par être accepté, avant d’être être désiré et justifié par la société. En ce sens, ce livre est une critique féroce de la société de consommation occidentale, et les termes sont parfois très violents (p112-113) :

On sait la mutation introduite par nos sociétés industrialisées par le développement technologique récent. En même temps et à cause de ce développement s’est opérée la mutation des aspirations : la revendication n’est plus de satisfaire les besoins élémentaires mais d’exaucer les désirs fantasmatiques.
(…)
Pour la première fois, l’Occident développé ne donne plus à rêver que la quantité. La quantité dans l’ordre du nécessaire et, en conséquence, l’hérésie dans l’ordre du désir.
(…)
On sait bien que d’être réputé disponible l’objet use le désir, lui échappe. Les désirs communs, j’allais dire vulgaires, cèdent à la complétude des besoins. La mise à mort des fantasmes est de mieux en mieux possible, est de plus en plus éventuelle. A l’instant commence la cannibalisme de l’humain par l’homme civilisé.

Par exemple, dans le domaine de la reproduction, je dirais que Testart craint qu’au désir (légitime) d’enfant succède le désir d’un enfant fantasmatique (blond, brun, grand, intelligent…), et la science permet de mettre à mort le fantasme en le réalisant. D’où une interrogation sur le Progrès même : un progrès scientifique qui peut nous rendre « moins » humain, est-ce encore le Progrès ?

Vient alors la morale. Testart pense que l’innovation produit en fait sa propre éthique (p157):

A chaque pas, l’innovation sécrète de la morale puisque l’empreinte qui la suit est la marque de notre acquiescement, de nos habitudes, et chacun de ces pas contient le développement du pas à venir, inexorablement.

La conclusion s’impose donc : la société doit contrôler la production des connaissances, et non pas seulement son application.

D’où l’appel final à un moratoire sur le « progrès » (p 162):

Procréations assistées, technologies industrielles ou agricoles, informatisation, procèdent d’une idéologie commune qui est la religion du progrès technique. (…) L’innovation n’a pas pour réel moteur la recherche proclamée du bien-être et c’est ce qui rend irrémédiable sa marche en avant. Comment dire « on s’arrête, on réfléchit » alors que la moindre pause nous serait comptée comme un retard technologique, peut-être irréversible, par rapport aux avancées de nos concurrents. Comme le dit Marguerite Yourcenar, « le désir de faire le monde l’emporte sur celui de s’approprier le sens ». Le monde qui vient sera partagé entre les pays qui se battent pour rester en course et ceux qui sont déjà battus, réserves ethniques où soulager nos relents de romantisme.

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J’avoue avoir été surpris par l’actualité des thématiques de ce livre, écrit il y a plus de 20 ans. Si on prend le débat sur les OGM, il me semble que les réactions face au progrès sont tout à fait identiques : par exemple comme le soulignait oldcola dans un commentaire d’un billet précédent, après des avertissements solennels et une inquiétude dans les années 70, la nouvelle génération est accoutumée à l’idée de l’utilisation des OGM dans l’agriculture (le fantasme devient possible). Pourtant, s’est on posé la question de savoir si les cultures OGM sont un véritable Progrès ? Les utilisations « humanitaires » minoritaires et inefficaces ne sont-elles pas des prétextes utilisés pour justifier l’emploi des OGM dans la guerre économique, en dépit des nombreux problèmes posés par ces cultures ? Ne rejoint-on pas parfois le scientisme dénoncé par Testart ?Le point le plus critiquable du livre à mon sens est lié à cette question rebattue : si le progrès scientifique a des effets néfastes, il a aussi incontestablement des effets bénéfiques. Testart prétend qu’il faudrait concentrer les moyens de recherche sur des aspects vraiment progessistes (par exemple au but vraiment humanitaire: guérison des maladies, éradications des famines…) mais il peut être plus ou moins difficile de distinguer à l’avance ce qui est moral ou positif. Le vrai Progrès peut aussi passer a priori par des moyens détournés. Cependant, je pense qu’il est difficile de lui donner tort dans le contexte actuel : s’il est incontestable que les applications rentables nourrissent financièrement la recherche plus « progressiste », je doute très fortement qu’une orientation de la recherche à fin essentiellement économique (modèle vers lequel on tend à l’échelle mondiale) alloue les ressources de manière optimale d’un point de vue de la recherche du Progrès. En ce sens, Testart a raison lorsqu’il dit qu’on a récemment changé d’ère; mais il devrait expliquer encore plus clairement pourquoi certaines avancées (comme l’utilisation des cultures OGM par exemple) n’est pas l’équivalent en terme de Progrès de la découverte du feu – pour reprendre un métaphore courue dans le café du commerce sur les OGM.

Pour conclure, Testart est incontestablement un scientifique compétent et engagé (si j’en crois sa notice wikipedia, il a soutenu Bové à la présidentielle). J’apprécie cet engagement car il est argumenté et justifié; on a récemment reproché à certains scientifiques (notamment des économistes) d’abandonner une « neutralité » pour exprimer des opinions. Je ne vois pas pourquoi un chercheur devrait se taire s’il estime, à la lumière de ces connaissances, qu’il y a un quelconque danger. Testart lui-même balaie ces reproches de « confusion des genres » dans ce livre dans un contexte un peu différent (p155):

D’une façon générale, on constate que, quand le chercheur prétend assumer toutes les responsabilités, en agissant selon sa propre conception de l’éthique, l’opinion s’irrite de cet abus de pouvoir, tandis que quand il se retranche derrière des instances extérieures qui décideraient du bien-fondé de ses actions, la même opinion s’irrite de cette démission de responsabilité. Pourquoi le chercheur est-il condamné soit au rôle d’apprenti sorcier, soit à celui de technicien irresponsable ?

Pour finir, Testart vient d’ouvrir un site. On y trouve notamment quelques articles récents contre les OGM : je trouve celui-ci particulièrement éclairant pour montrer les distinctions entre les différents OGM. On trouvera dans un autre article une critique plus fouillée, notamment de l’aspect réductionniste souvent avancé dont j’avais déjà un peu parlé précédemment.

3 réflexions au sujet de « Lecture : L'oeuf transparent et Jacques Testart »

  1. Merci, Tom. Je n’ai jamais lu ce livre mais je connais le Testard d’aujourd’hui, président et fondateur de la Fondation sciences citoyennes qui a vu le jour en 2002. Celle-ci s’engage pour une plus grande participation des citoyens à la définition des politiques scientifiques. On voit alors à quel point il y a une continuité et une logique dans ses engagements, et d’où elle part : d’une expérience de scientifique très médiatisée (« père » du premier bébé éprouvette français, ce n’est pas rien) mais suffisamment insatisfaisante pour qu’il en sorte et prenne le temps de la réflexion, puis de l’action…

  2. Merci de ton commentaire. J’avoue avoir été assez impressionné par le questionnement de Testart; je pense que son cheminement est aussi dû à sa formation d’agronome, après tout il a commencé en faisant des inséminations de vache. Lorsqu’il a vu qu’on tendait vers l’application des méthodes d’agronomie sur l’homme, ça l’a forcément interpelé ! Et puis, j’avoue aussi que ses réflexions sur les OGM me paraissent très pertinentes.

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