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Charité et recherche fondamentale

Au coin de la 68ième rue et de la 1ère avenue s’élève désormais une immense tour de verre. Ni un établissement financier, ni un immeuble de bureaux : il s’agit du nouveau centre de recherche contre le cancer construit par le Memorial Sloan-Kettering (MSK), quasiment entièrement financé par des dons privés. A peine construit, l’immeuble est déjà plein : le centre a massivement recruté et manque déjà de place. L’ensemble semble déborder d’argent et de moyens, et on se dit que la France a bien du retard dans certains domaines. En parallèle, les industriels américains comme Bill Gates poursuivent une longue tradition de capitaines d’industrie américains qui, depuis John D. Rockefeller, font don d’une partie de leur fortune pour la recherche biomédicale.

L’argent ne manque donc pas pour certaines recherches. Pourtant, d’autres chercheurs comme Craig Mello, se plaignent par ailleurs d’un manque de moyen pour développer de nouvelles thérapies, malgré l’intérêt potentiel et évident de leurs découvertes. Cette situation s’explique en fait facilement : une grande partie de la recherche biomédicale est ici financée par des dons. Ce financement peut prendre plusieurs formes : dons directs à un institut comme dans les cas visibles du MSK ou de Bill Gates, ou dons plus indirects mais tout aussi cruciaux, comme des financements spécifiques pour étudiants se consacrant au cancer. Où est le problème me direz-vous ? Et bien, le plus gros problème vient du fait que l’argent donné n’est pas forcément réparti à bon escient. En d’autres termes, il y a peut-être trop d’argent pour le cancer « en général » et pas assez pour explorer des thèmes de recherche moins porteurs, plus casse-cou, mais qui peuvent se révéler à terme plus fructueux pour le cancer lui-même. N’oublions pas par exemple que les antibiotiques ont été découverts à peu près par hasard.

On se rappelle tous de la polémique née après le tsunami lorsque certaines associations caritatives ont refusé certains dons car elles ne pouvaient plus investir sur place. Dans le financement de la recherche ici, on a parfois la même impression. Il y a par exemple énormément de fellowships pour soigner des cancers spécifiques, et je doute que tous trouvent preneurs. Mais il est assez difficile de trouver des financements pour faire des choses un peu moins appliquées ou plus originales – sans parler des chercheurs travaillant sur les cellules souches qui pour le coup, ne peuvent compter que sur les subsides de l’état compte-tenu des problèmes « éthiques » actuels. La conséquence est que la direction scientifique est toute tracée : les effets d’échelle sont grands et la variété des recherches peut s’en ressentir.

Pour contourner ce problème réel, un système totalement hypocrite se met alors en place dans les labos, et lors d’une demande de fellowship, tout est fait pour « orienter » votre thématique vers le cancer afin de maximiser vos chances de réussite. Le MSK lui-même embauche donc des chercheurs dans des domaines qui n’ont a priori pas grand chose à voir : tout ce qui compte est que le mot « cancer » soit prononcé…

On touche donc du doigt ici la limite de la charité individuelle comme politique de financement scientifique : le don, forcément orienté, n’est pas forcément le meilleur moyen pour répartir efficacement l’argent. Le problème me semble particulièrement aigu pour les étudiants, qui sont les forces vives des labos et qui dépendent très fortement des diverses bourses de recherches. Et dans une Amérique de plus en plus puritaine et crispée sur des questions « éthiques », des pans entiers de recherche biomédicale risquent d’être sous-financés : dans un domaine différent, on se souvient par exemple qu’aucune entreprise privée n’avait souhaité donner et associer son nom à l’exposition Darwin au museum d’histoire naturelle ! Peut-être serait-il plus sain de payer plus d’impôts à court terme quitte à ce que les entreprises fassent moins de bénéfices et que les dons soient moins importants, pour que l’Etat joue un rôle de régulateur des investissements scientifiques. Mais malheureusement, le problème se pose aussi dans le contrôle démocratique fait par l’Etat, lorsque celui-ci écoute la frange de la population la plus conservatrice…

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tom.roud

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